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jean michel
La production de soi
Fri Sep 12, 2003 05:58
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"Un récent rapport, rédigé à la demande d'une fondation de recherche des syndicats allemands, par des membres d'instituts universitaires et patronaux, conclut ceci : "En raison des changements de plus en plus importants des conditions d'emploi, de leur flexibilisation et de la mobilité lieux de travail, des interruptions désormais "normales" de l'activité par des congés de formation, des activités familiales, des vacances mais aussi des périodes récurrentes de chômage, la vie privée devient de plus en plus dépendante de l'emploi qu'on peut trouver... Le travail empiète et déborde de plus en plus sur la vie privée par les exigences qu'il fait peser sur elle. De plus en plus souvent, l'individu doit assumer la responsabilité de sa qualification, de sa santé, de sa mobilité, bref de son "employabilité". Chacun est contraint de gérer sa carrière tout au long de sa vie et se voit ainsi transformé en "employeur de son propre travail". Les auteurs suggèrent que des syndicats modernes devraient se comporter comme des "unions des employeurs de leur propre travail" dont les membres, à l'égal des chefs d'entreprise, investissent leurs revenus dans l'acquisition, tout au long de leur vie de nouvelles connaissances, en vue d'une meilleure valorisation de leur capital humain. La précarité de l'emploi, les conditions changeantes de "l'employabilité", une temporalité fragmentée, discontinue font finalement de la production de soi un travail nécessaire sans cesse recommencé. Mais la production de soi a perdu son autonomie. Elle n'a plus l'épanouissement et la recréation de la personne pour but, mais la valorisation de son capital humain sur le marché du travail. Elle est commandée par les exigences de "l'employabilité" dont les critères changeants s'imposent à chacun. Voilà donc le travail de production de soi soumis à l'économie, à la logique du capital. Il devient un travail comme un autre, assurant, à I' égal de l'emploi salarié, la reproduction des rapports sociaux capitalistes. Les entreprises ont trouvé là le moyen de faire endosser "l'impératif de compétitivité" par les prestataires de travail, transformés en entreprises individuelles où chacun se gère lui-même comme son capital.

On retrouve là la quintessence du "workfare" dans sa version blairiste (mais le blairisme a maintenant gagné la France et l'Allemagne sous d'autres appellations). Le chômage est aboli, n'est plus que le signe que votre "employabilité" est en défaut et qu'il faut la restaurer. Les intermittences du travail emploi, comme d'ailleurs l'accroissement du temps dit "libre", doivent être comprises comme des temps nécessaires à cette restauration. Celle-ci devient obligatoire, sous peine de perte des "indemnités de recherche d'emploi" (la "jobseekers allowance", nouvelle appellation de l'indemnité de chômage.) La production de soi est asservie.

Mieux encore : Dans la foulée on abolit le salariat. Non pas en abolissant le travail dépendant mais en abolissant, par le discours au moins, la fonction patronale. Il n'y a plus que des entrepreneurs, les "collaborateurs" des grandes entreprises étant eux-mêmes des "chefs d'entreprise" : leur entreprise consiste à gérer, accroître, faire fructifier un capital humain qui est eux-mêmes, en vendant leurs services. Un néophyte de l'ultra-néolibéralisme a parfaitement exprimé cette idéologie : "La caractéristique du monde contemporain est désormais que tout le monde fait du commerce, c'est-à-dire achète et vend... et veut revendre plus cher qu'il n'a investi... Tout le monde sera constamment occupé à faire du business à propos de tout : sexualité, mariage, procréation, santé, beauté, identité, connaissances, relations, idées... Nous ne savons plus très bien quand nous travaillons et quand nous ne travaillons pas. Nous serons constamment occupés à faire toutes sortes de business... Même les salariés deviendront des entrepreneurs individuels, gérant leur carrière comme celle d'une petite entreprise..., prompts à se former au sujet des nouveautés. La personne devient une entreprise... Il n'y a plus de "famille" ni de "nation" qui tienne."

Tout devient marchandise, la vente de soi s'étend à tous les aspects de l'existence personnelle, l'argent devient le but de toutes les activités. Comme le dit Jean-Marie Vincent, "l'emprise de la valeur n'a jamais été aussi forte". Tout est mesuré en argent, mercantifié par lui. Il s'est soumis tous les espaces et toutes les activités dans lesquels l'autonomie de la production de soi était censée pouvoir s'épanouir : les sports, l'éducation, la recherche scientifique, la maternité, la création artistique, la politique. L'entreprise privée s'empare de l'espace public et des biens collectifs, vend les loisirs et la culture comme des marchandises, transforme en propriété privée les savoirs, les moyens d'accès aux connaissances et à l'information. Une poignée de groupes financiers cherche monopoliser les fréquences radio, la conception et la vente de cours universitaires. La victoire du capitalisme devient totale et précisément pour cela la résistance à l'emprise de la valeur devient de plus en plus éloquente, massive. Dix ans après l'effondrement des États qui s'en étaient réclamés, le communisme retrouve son inspiration anarcho-communiste originaire : abolition du travail abstrait, de la propriété privée des moyens de production, du pouvoir l'argent, du marché."

Extrait de : 'Note sur le travail de production de soi". Par André Gorz / juin 2002.

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