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Régis Debray
Re: hin hin hin
Thu Feb 21, 2008 14:45
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La décennie des crabes, par Régis Debray
LE MONDE | 21.02.08 | 13h35 • Mis à jour le 21.02.08 | 13h35


Neuilly, mon beau miroir. Ne pas pleurer, ne pas rire, comprendre. Les riches y forment une chic famille : 2,6 % de logements sociaux, impôt sur la fortune à tous les étages, 85 % pour le bon camp. Une droite soviétique, à qui personne ne veut ni ne peut du mal. Pas de menace sérieuse sur cette terre de bonheur, cet entre-soi rentier, aéré et verdoyant. Sauf une : l'unanimité. Et donc : divisions, dissidences, trahisons. Embrouillamini. Quand l'étrange étranger disparaît, les lignes de front s'estompent, brouillard propice aux petits meurtres entre amis. Un zeste de lutte de classes aurait permis un vrai rassemblement, mais les frères ennemis n'ont qu'un défaut, rédhibitoire : rien ne les sépare sur le fond. Le bon M. Raffarin a raison : "Celui qui sème la division récolte le socialisme." Et Prud'homme, son alter ego, complétera : qui moissonne les roses du socialisme sème dans son propre champ la zizanie. Fin des batailles rangées. Début des trajectoires individuelles, autant dire des duels inexpiables. "On ne parle que des gens, pas des programmes", se plaint une jeune électrice dans cette jungle en pierre de taille. Elle proteste en notre nom à tous.

Neuilly, mon beau brouillon. Changeons de focale. Qu'est-ce qui sépare en substance gauche et droite aujourd'hui ? Alain disait qu'à cette question il reconnaissait aussitôt l'homme de droite. Et nous, un siècle après, l'homme de gauche. Il y a cent ans, les conservateurs vomissaient la République, et les socialistes, le capitalisme (chaque camp se définissant par ce rejet même). La droite, depuis lors, a épousé Marianne en secondes noces, et la gauche, le FMI. Embrassons-nous, Folleville. Que reste-t-il des marqueurs de 1890 et de 1936 ? Les solidarités collectives opposées au sauve-qui-peut individualiste ? Le "Du bonheur et rien d'autre" est en facteur commun. La lutte de classes ? Celles-ci se définissaient par "leur place dans le processus de production". La société du loisir et des services immatériels ne facilite pas le repérage. Le progrès ? Quand l'annonce du pire remplace la promesse d'un mieux, le souci écologique incite tous les partis à la même précaution. Les nationalisations ? L'Etat-nation n'a plus de pertinence face à l'économie mondialisée. Aussi, de part et d'autre, un circonspect "Régulariser le marché" met-il tout le monde d'accord. Le pacifisme ? La guerre, pour le moment, a quitté notre continent. L'antimilitarisme ? L'armée a fondu. L'anticléricalisme ? L'Eglise catholique, du moins chez nous, ne prétend plus à l'hégémonie. L'anti-impérialisme ? Nos têtes molles l'ont rebaptisé "engeance d'anti-Américains", et donc, paresseuse idiotie, d'antisémites. L'Europe néolibérale ? Les deux camps ferment les yeux et mêlent leurs voix. Une même religion civile, les Droits-de-l'Homme, offre son supplément d'âme aux tartuffes des deux bords. Interchangeables ils sont devenus. Aussi bien Tartemuche et Tartemolle, sans plus attendre l'alternance, tournent aux mêmes postes, mêmes communicants, mêmes effets d'annonce, même peur de déplaire. Nos remaniements gouvernementaux suscitent déjà le même intérêt que la relève des horse guards dans les guérites de Buckingham Palace.

Brouiller a deux sens : mettre pêle-mêle et semer la discorde. Le second découle du premier. Fatalité. Là où les frontières se brouillent, le pékin se retrouve dans le brouillard, et les copains se conduisent dans votre dos comme des cochons. Les professionnels de l'élection forment désormais une même et grande famille bourgeoise, et "le goût de la brouille est un héritage de famille", disait l'auteur du Noeud de vipères, que nos divers droite et divers gauche devraient relire. Equipe, supporteurs, première et seconde mi-temps, coachs : ceux qui croyaient que la rubrique politique devait désormais se traiter à la page des sports péchaient par optimisme. La section "faits divers" convient mieux aux règlements de comptes domestiques et aux gouttes d'arsenic dans le thé. Fâcheux pour les auteurs d'épopée. Excellent pour le roman de moeurs psychologique. La France postmoderne demande un nouveau Mauriac.

Affrontement ou bien délitement. Appelons cela : le salut par le salaud. Rome, empire longanime et sagace, a toujours su se donner des Barbares pour ennemis, et partant une frontière géographique, un limes. L'Europe, où règne un peu partout le méli-mélo gauche-droite, n'ose plus aujourd'hui désigner son Autre. C'est après la bataille de Poitiers et plus tard celle de Lepante que "l'Europe" est apparue dans le vocabulaire politique pour désigner plus qu'un continent : une idée, et donc une puissance. Après la seconde guerre mondiale, Staline l'a fait ressurgir utilement, après le Sarrazin et le Grand Turc. La voilà derechef sans rivages et sans allant, sans coeur parce que sans frontières, tout à ses bisbilles. De Neuilly à Bruxelles en passant par l'Hexagone, un seul constat : le salaud manque. Nos diverses provinces, ghettos repus et nombrilistes, souffrent de consensus, maladie de langueur à base de fureurs intestines. Sans nuire à la démocratie, par chance. Sauf que celle-ci ne désigne plus la capacité à mener pacifiquement des luttes pour quelque chose, entre des valeurs et des idées, mais à mener haineusement des luttes entre personnes, pour rien, sinon une voiture avec chauffeur. Les Chinois ont fêté l'année du Rat. Nous entamons la décennie des crabes. Vanneurs de toute l'Europe, unissez-vous. Refaites-nous deux paniers, au lieu d'un seul. Pour mieux reconnaître, dans le genre crustacé, le mien du tien.

Régis Debray est écrivain,directeur de la revue MédiuM.

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