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Régis Debray
Re: hin hin hin
Fri Mar 21, 2008 05:14
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De Gaulle au musée, par Régis Debray
LE MONDE | 20.03.08 | 14h31 • Mis à jour le 20.03.08 | 14h31
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"Ce qui m'importe, c'est ce que l'on pensera dans deux générations", disait de Gaulle en 1969. Sentant venir la mort à Colombey et pesant chaque mot sur sa page blanche, le mémorialiste travaillait d'arrache-pied à ses Mémoires d'espoir, ses Discours et messages, pour les léguer à la jeunesse. "C'est elle qui saura reconnaître ce qui est essentiel", ajoutait-il, anxieux de savoir "s'ils vont comprendre le sens de ces textes". Deux générations ont passé, et l'essentiel a changé de face. C'est non une bibliothèque, mais un "monument audiovisuel", sous le nom improbable d'historial, qui s'offre aujourd'hui à nos lévites, aux Invalides. Dans cet Espace de Gaulle, dont le coeur est un film biographique projeté sur cinq écrans et qui serre la gorge, l'homme de plume et de pensée, l'auteur du Fil de l'épée et des Mémoires de guerre, a disparu derrière l'homme d'action et d'image. L'icône a gommé les mots, traités çà et là sur le mode images. Nos écoliers pourront voir ce que de Gaulle a fait sans avoir à se demander pourquoi il l'a fait. Au moins seront-ils surpris de constater, au fil des prises de vue et des clichés, qu'il y eut une préhistoire où un chef de l'Etat n'était pas encore tenu, du matin au soir, de sourire aux caméras. Le général s'y découvre à cru, tour à tour bougon, émoustillé, hautain, absent, rêveur - sans ce cheese d'optimisme benêt qui plaque désormais un même sourire de plâtre sur le visage de nos politiques.

Imaginé en 2002 par Yves Guéna, compagnon de la Libération, décidé et mis en oeuvre par Jacques Chirac, ce sanctuaire de pixels et de sons a été inauguré, à cause des retards de la construction - dus à la découverte inopinée d'un blockhaus allemand construit sous la cour de la Valeur -, par notre véloce et fringant président, Nicolas Sarkozy. Le bougiste de la vidéosphère, tout aux surfaces et à la transparence, a donc pu saluer le menhir de la graphosphère, tout en mystères et arrière-plans. En sa personne, l'antithèse a célébré la thèse.

Voilà qui n'est pas sans rappeler que sous cette même coupole dorée, en 1840, Louis-Philippe procéda à la translation des restes de Napoléon, recueillis à Sainte-Hélène par son propre fils, le prince de Joinville. Le bonnet de coton appelait à la rescousse le bonnet à poil, le parapluie invoquait les prestiges du sabre. Qu'un PDG de l'entreprise France and Co. rende à présent les honneurs au prophète de la nation France témoigne que l'ironie de l'histoire aussi a son bégaiement. La légitimité morale que la monarchie des notables et des banquiers, inféodée à l'Angleterre, attendait de la dépouille du Petit Caporal, voici que la République du CAC 40 et du show-biz, inféodée aux Etats-Unis, la demande à l'ombre scintillante du Grand Charles (qui disait n'avoir eu qu'un seul ennemi, sur la longueur : l'argent). Souvenons-nous que l'écrivain-soldat, qui écrivait plume en main ses discours, ne recevait de ses collaborateurs que des fiches techniques ; et qu'il exigea de son éditeur, Marcel Jullian, une note de lecture de son manuscrit, avant tout projet de contrat.

Le grand souffle a son thermostat : quand il déserte nos palais, il repeuple nos écrans. Ce jeu de bascule entre le réel et l'imaginaire nous vaut parfois de belles consolations. C'est le cas ici. Les initiateurs de ce lieu de mémoire sophistiqué, qui souhaitaient inscrire le fondateur de la Ve République dans le sol parisien, auraient un moment pensé au château de Vincennes, à la sobre et roide majesté. Les Invalides lui furent finalement préférés. Et voilà que l'homme du 18-Juin, gisant dématérialisé en reflets lumineux, repose aux côtés de Louis XVI (peinture à l'huile) et de Napoléon (porphyre rouge). "De Gaulle au musée !" Le voeu de Mai 68 est exaucé.

"Entre autres particularités dont peuvent se targuer les monuments, notait Musil, la plus frappante, paradoxalement, est qu'on ne les remarque pas... L'attention coule sur eux comme l'eau sur un imperméable." Et Freud jugeait bon qu'une société fixe ses spectres sur un socle de pierre pour se débarrasser des harcèlements de la mémoire. Puisse l'invisibilité épargner cette impalpable statue. La scénographie interactive, sonorisée et plurimédia, donne lieu à des commentaires équilibrés qui ne lèsent aucune sensibilité, gauche ou droite. On y plonge comme un scaphandre dans un aquarium frémissant de phosphorescence, de réminiscences et d'émotions, flottant et dérivant d'une console à une autre.

La transmutation de la trace écrite en silhouette électronique, d'un penseur de l'action en vedette de l'écran, eût sans doute réjoui l'auteur du Musée imaginaire, convaincu qu'il était que la métamorphose est la providence des oeuvres d'art en leur permettant toutes les résurrections. Ce qui vaut pour l'histoire à rebondissements des formes vaut sans doute aussi pour celle des grands hommes. Chaque époque technique les restaure à son image et semblance, chaque moyen de transmission les transfigure avec les moyens du bord. La mémoire de Napoléon, à l'époque romantique, devait autant au Mémorial de Sainte-Hélène qu'aux images d'Epinal. Celle de De Gaulle, en notre époque cynique, devra moins aux Chênes qu'on abat qu'aux archives de l'INA. Mieux vaut une mémoire allégée qu'une pesante amnésie. Ni Louis XIV ni Napoléon n'ont laissé d'empreintes visuelles et sonores, alors que, du général-micro, les faits et gestes furent pour la plupart enregistrés. Ce qui devrait suffire pour rendre obligatoire cette plongée dans l'Histoire, il y a mille ans, quand la France pesait encore, par le choix du mot juste, sur le cours des choses et du monde.
Régis Debray est écrivain, directeur de la revue MédiuM.

Article paru dans l'édition du 21.03.08.

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